lithographie

lithographie encre presse pierre risch

LA MATIÈRE

La lithographie m’intéressait depuis longtemps et j’apprenais à grainer les pierres, à utiliser les différents crayons et les encres. 
Après le dessin, il fallait fixer le dessin avec une solution acidulée, rincer la pierre, l’humidifier en permanence, apprendre à tourner le volant sans à-coup et sans donner le coup de râteau qui risquait de marquer sur le papier. Cette technique me fascinait car elle était très proche de ma gestuelle en dessin et croquis.
Ce n’était pas compliqué, il suffisait de penser et dessiner à l’envers, comme Léonard de Vinci !
Il fallait être précis et respecter les règles de base qui étaient ancestrales et n’avaient pas varié depuis son invention par Senefelder en 1796.
Je me mis au travail et réalisai des essais de mise en page et de couleurs pendant de longs mois. 
Puis, je contactai un atelier dont le peintre Marcel Mouly m’avait parlé, rue Paul Fort dans le 14ème arrondissement. 

Trottignon m’accueillit au bistrot d’en face devant un verre de blanc à huit heures du matin. Il venait de s’installer dans ses nouveaux locaux et était heureux de me montrer son atelier inondé de lumière du jour grâce à d’immenses verrières : murs blanchis impeccables, plusieurs presses à bras, une énorme presse Marinoni Voirin électrique à cylindres, et partout ces bonnes odeurs d’encre et de papier. Nous allions bien nous entendre et je réaliserai plusieurs grandes lithos avec lui.
Nous passions des jours et des mois ensemble au travail, condamnés à résoudre les inévitables petits problèmes de calage ou d’encrage qui survenaient avec les ouvriers lithographes restés sur place pendant que nous étions au bistrot d’en face. Avec lui, l’apéro commençait vers onze heures du matin, ensuite déjeuner sur place et digestifs jusqu’à quinze, seize heures. Les blagues et les histoires drôles de lithographes et de peintres se succédaient. 
Il n’était pas rare de nous retrouver à quinze ou vingt autour de Trottignon, pliés en deux de rire. Il était toujours de bonne humeur et avait le verbe haut.
Dans le métier il était réputé et connaissait toutes les astuces, toutes les ficelles. Il n’était pas avare d’explications, c’est sans doute pour cela que je l’aimais bien. 

– Tu vois, quand ça commence à coller comme ça, c’est trop chargé en encre ou il fait trop chaud, ou les deux à la fois, alors tu passes un grand coup de blanc sec sur ta pierre. Du blanc sec, hein ? Rien d’autre ! Du Muscadet de préférence ça dégraisse ! ça décrasse le Muscadet ! 
Les artistes venaient moitié pour réaliser des lithos, moitié pour passer un bon moment avec lui. Des gueules comme celle-là n’existent plus. Une époque révolue, légère, insouciante. 
On ne gagnait pas grand-chose, mais nous étions heureux…
A force d’être plus souvent en face de l’atelier que sur ses presses, d’oublier de faire les factures ou de négliger de les payer, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Un matin j’ai trouvé un petit mot manuscrit écrit sur du papier d’Arches, punaisé sur la porte :
Fermé définitivement.
Je suis allé au bistrot d’en face boire un blanc sec, mais le cœur n’y était pas. L’âme et l’esprit qui régnaient entre ces murs avaient disparu. Même les lithographies offertes au patron par Trottignon accrochées aux murs avaient perdu de leur superbe et étaient devenues ternes et tristes à pleurer.
Adieu l’ami. Là où tu es trinque à ma santé avec les copains !

Pierre RISCH